FR/
Dans l’incessant commerce que la photographie entretient avec le corps humain, Augustus de Red Caballo (couple formé de Maria Cavaller et Marc Roig Blesa) occupe une place signifiante. Ce corps, Red Caballo le photographie, depuis cinq ans, au mois d’août uniquement, période correspondant, dans l’hémisphère nord, aux vacances d’été. Pour périmètre d’action, les deux photographes espagnols ont choisi l’Union Européenne dont, en celle-ci, ses récents entrants de l’Est. Abordée appareil photo en bandoulière (un seul pour deux) avec une prédilection pour les lieux touristiques (en Italie, au Royaume-Uni, en Roumanie, en Bulgarie, en Hongrie…), l’UE devient dans le cadre de ce projet in progress une entité territoriale et culturelle homogène : le lieu même, le temps de la belle saison, d’une identité collective, au moins visuelle.
[…]
L’image, dans Augustus, ne tend jamais à faire événement. Refusant de se couler dans la Grande histoire, elle n’est pas plus rompue à célébrer tant la nécessité (comme à dire : « cette image devait exister ») que la justification (« cette image est forcément légitime »). S’agirait-il alors d’une image pour mémoire, d’une image créée à toutes fins de griffer le temps, d’y laisser une empreinte vitale ? Rien de sûr, là encore. On peinera, dans Augustus, à débusquer le classique « Ca a été » barthien, principe en vertu duquel l’image est perçue comme un enracinement du signe dans le temps, figuration dressée contre la mort où la vie s’ancre à perpétuité comme un navire éternellement à quai. Banalité totale de ces images, donc ? Pas exactement. Relevons-y plutôt la mise à distance voulue du binôme punctum/studium, pour en inférer de nouveau par la rhétorique académique de Roland Barthes. Cavaller et Roig Blesa, à dessein, éludent ici le moment, la figure d’importance, contre la stratégie de l’image comme signe majeur.
[…]
Les corps nombreux qu’expose Augustus, à de rares exceptions près, sont en représentation, plutôt qu’indifférents à leur image, le choix dominant cette série photographique de cibler en premier lieu le corps de l’adolescent ou du jeune adulte (un corps en devenir, devant s’affirmer à tout prix) se faisant du coup tactique, parce que démonstratif. Il s’agit-là non des corps autonomes, n’appartenant qu’à eux-mêmes mais, en lieu et place, de corps en butte à un autre « corps », grand et massif celui-là, le « corps social » – des solitudes aux prises avec un désir de représentation collective de soi. De là, la pose. Chacun ou presque, dans Augustus, se montre attentif à sa propre pose, à la manière dont il dispose et positionne son corps dans l’espace urbain, à la manière dont il s’est vêtu, coiffé, ripoliné. Triomphe des stratégies du paraître, du Esse est percipi (« Être, c’est être perçu »). Corps-parure, corps-trophée, corps-annonce, corps-espérance, corps-désir… Femmes, hommes, jeunes, vieux…, dans Augustus, paradent – comprendre : se présentent à autrui sous la forme non pas seulement d’un corps, mais d’un corps qui est d’abord un signe.
Extrait du texte « Augustus, une anthropologie étésienne » écrit par Paul Ardenne à l’occasion de la publication du livre « Augustus » de Red Caballo chez Éditions de l’œil.
ENG/
The photographic series entitled Augustus, by Spanish photographer duo “Red Caballo” (Maria Cavaller and Marc Roig Blesa), occupies a significant place in the ongoing tradition of exchange between photography and the human body—a body that Red Caballo has been photographing for the last five years, in the month of August only (a period corresponding, in the northern hemisphere, to the summer holidays). The two photographers confined their activity to the European Union, including its recent eastern members. Sharing a single camera on a shoulder strap, they concentrated on tourist spots (in Italy, the UK, Rumania, Bulgaria, Hungary…) for this "project in progress", as a result of which the EU became a homogenous territorial and cultural entity with a collective identity—in visual terms at least—for the duration of the summer.
[..]
The images in Augustus are not designed to be sensational. They refuse to be part of history with a capital “H”, but neither do they serve necessity ("this image had to exist") or justification ("this image is necessarily legitimate"). So are they made to be reminders, to leave a mark, a vital imprint on time? This, too, is uncertain. In Augustus, it is difficult to discern Barthes's "Ca a été"—the principle according to which the image is perceived as a sign forever fixed in time, a death-defying representation in which life is anchored like a ship eternally at quay. Neither does this mean that the images are absolutely banal... To refer once again to the academic rhetoric of Roland Barthes, Cavaller and Roig Blesa deliberately distance the punctum/studium combination, evading the moment, the important figure, the strategy of the image as sign.
[...]
With few exceptions, the many bodies shown in Augustus are performing rather than indifferent to their image; the priority given by the photographers to the bodies of teenagers or young adults (constantly evolving bodies that need to assert themselves at all costs) is thus a tactical, because demonstrative, choice. These are not autonomous bodies belonging only to themselves, but bodies exposed to another, larger and more massive "body"—the "social body"; these are solitudes dealing with the desire for collective self-representation. Hence the pose. Almost everybody featured in the Augustus series is visibly attentive to pose, to the position and arrangement of the body in the urban space, to clothes, hair, glossy finish... Here is the triumph of the strategies of appearance, of Esse est percipi ("To be is to be perceived"). The body as adornment, as trophy, as advert, as hope, as desire… Be they male, female, young or old, the figures in Augustus all “show off”—by presenting themselves to others not only as a body, but as a body that is first and foremost a sign.
Extracts from the text « Augustus, an anthropology of summer » written by Paul Ardenne for the the book « Augustus » by Red Caballo published by Éditions de l’œil. (translation: Sally Laruelle)